J - 1 ans. La décision :
un tsunami dans un verre d'eau.
Parfois, c'est dans les toilettes
d'un bungalow que des grandes décisions se prennent. Je m'amuse à
penser que c'est sans doute là aussi (dans les toilettes, pas dans
le bungalow !) qu'Ulysse a imaginé la construction du cheval de
Troie, que Christophe Colomb a organisé son voyage vers les Indes,
que Napoléon a construit sa bataille d'Austerlitz, que le général
De Gaulle a écrit son appel du 18 juin... Pour nous, ce sera l'appel
du large : les États-Unis. Nous avions le choix au départ. La
Suède n'était pas une proposition valable, même si elle était la
plus prometteuse pour Kris. Je ne suis pas prête à apprendre le
suédois, je n'aime pas le froid, et le dépaysement n'est pas des
plus exotiques. Pour l'exotisme, il y avait le Brésil. Mais vu que
Kris devait partir 6 mois avant nous, ma confiance dans les
Brésiliennes à la recherche d'une vie meilleure est limitée. Il y
avait aussi l'Inde, mais avec un enfant, nous n'étions pas très
sûrs de la prise en charge médicale, des écoles, des normes
d'hygiène... Le Japon était une autre option qui nous aurait bien
tentés pour le dépaysement, le changement de culture tout en
gardant des repères occidentaux (normes d'hygiène, de santé
publique...). Mais, il a fallu renoncer à cause d'un tsunami
dévastateur... Les Japonais n'ont pas de chance avec le nucléaire,
leur histoire se répète douloureusement. Mais ce sont les hommes en
général qui ne savent pas tirer des leçons de leur passé. Combien
de Fukushima faudra-t-il pour que l'homme réagisse ? Les Indiens ont
une devise : « nous n'héritons pas de la terre de nos
ancêtres, nous l'empruntons à nos enfants », ils vont être
contents nos enfants, de la terre qu'on leur laisse !
Afin de nous préparer à cette
expérience quelque peu inhabituelle, l'entreprise nous à proposer
de participer à une journée de formation sur l'expatriation.
Premier défi, trouver une date qui soient compatibles avec nos trois
agendas (le mien, celui de Kris et celui de Flore qui même si elle
ne participe pas à la journée, doit pouvoir trouver une occupation
ce jour-là). Ce sera pendant les vacances de Noël. Nous évoquerons
beaucoup la culture américaine, leur manière de fonctionner et
l'adaptation à un nouveau mode de vie. Il sera question de comment
concilier nos deux approches de vie pour, sans doute trouver une
troisième voie : celle de l'adaptation sans le renoncement à ce que
nous sommes. J'ai trouvé particulièrement intéressant de
comprendre comment l'éducation fonctionne, mais aussi les relations
dans l'entreprise. L'expatriation est aussi un vrai défi pour la
famille, le couple dans lequel chacun ne part pas pour les mêmes
raisons. Nous voilà près pour commencer le processus.
L'annonce
à nos proches : une telle annonce est toujours difficile.
D'abord à la famille, qui malgré leur joie pour nous, sont tristes
de penser qu'ils ne vont plus nous voir aussi souvent. Aux amis
ensuite : nous avions pris des habitudes ensemble qu'il nous
faudra suspendre (mâchons réguliers, activités en commun, fêtes
régulières...). Ce qu'il y a de bien avec la famille ou les amis,
c'est qu'on peut se lâcher et pleinement profiter. Il y a vraiment
quelques soirées que je ne suis pas prête d'oublier... « Quand
révérais-je, mon petit village ? …. et en quelle saison ? ».
Et, enfin au travail : un vrai faux départ. Je décide de
demander un congé sabbatique. Le sabbat c'est le repos bien mérité
après une semaine de durs labeurs. C'est aussi un temps réservé à
la méditation. Je pense que cela s'applique bien à ma situation.
De plus, je ne suis pas prête à renoncer à cette part de ma vie
qui est autant une ressource financière que narcissique. De même,
dans ce travail, je suis bien, j'ai l'impression de contribuer à la
qualité d'un service rendu, je n'en ai pas encore fait le tour. Mes
amis, mes frères, « nous n'irons plus au bois ensemble, les
lauriers sont coupés »...
Les premières pertes
collatérales. Le panier bio sera la première victime. J'y tenais à
ce panier, même si certaines semaines, je me demandais bien comment
cuisiner ces légumes étranges. Je ne suis pas, il faut l'avouer,
une fine cuisinière, c'est là mon moindre défaut. C'est pourquoi,
sans doute je n'aime pas passer du temps à éplucher les légumes.
Mais le panier, cela ouvre de nouveaux horizons, c'est une invitation
au voyage, surtout dans le temps avec tous ces légumes anciens :
topinambours, panais, tomates des origines, pomme de terre de
Parmentier... c'est un monde ouvert sur les saveurs. Le goût des
produits cultivés par le panier est incomparable : c'est le
goût du bio.
Et
puis, il y a aussi tous
ces petits trucs et astuces chèrement acquis : fraises au
champ, intermarché drive, le citro-tonic, les conseils des collègues
pour garder les chaussettes blanches (ici aux
États-Unis
les machines à laver tournent 45 minutes, alors pour garder les
chaussettes blanches, il vaut mieux les acheter colorées !), les
huiles essentielles et le propolis pour tous les maux... Il ne faut
pas oublier
non plus les spécialités locales que nous sommes sûres de ne pas
retrouver : la raclette, le rosée pamp, le hammam, le marché...
Ce qui est drôle, c'est que je m'inquiète des produits alimentaires
que nous allons trouver alors que je connais déjà les États-Unis
et que c'est un pays plutôt développé question alimentation :
comment vont être les légumes, les fruits ? Est-ce
que l'on trouve du poisson frais ? La viande sera-t-elle aux
hormones ? J'ai aussi une forte inquiétude sur les repas à
préparer pour Flore. Je n'imagine pas qu'il y ait une cantine, en
fait il y a bien un repas prévu par le County
mais on va s'abstenir. Serais-je contaminée par la peur typiquement
française de la malbouffe ou simplement la crainte de ne pas
retrouver les produits auxquels on est attaché ? Je pense avec
le recul que c'est tout simplement le transfert d'inquiétudes sur ce
qui est palpable plutôt que de se confronter à l'angoisse du
changement intérieur, des pertes qui y sont liées. Toute situation
de changement personnelle confronte à des pertes et des renoncements
psychiques, personnels. Il est plus facile de voir ce qui sera perdu
que ce qui sera à gagner car c'est à venir. Alors, en attendant, je
transfère
mes peurs, mes doutes.
J'ai quand même fait la provision
de ce que je veux être sûre d'avoir : huiles essentielles, citro
tonic et propolis (je ne sais plus nous soigner autrement !), de
savons naturels sans tout ce qui tue la peau en même temps que les
microbes. Je me rassure en gardant ce que j'ai de plus précieux pour
notre santé : ils vont être bien étonnés à la douane s'ils
veulent ouvrir la valise...
Ce qui sera sans doute pour moi le
plus difficile à envisager, sera l'idée de quitter mes amis, ma
famille, mon travail. Tous, me nourrissent et me garantissent mon
équilibre. Je veux être sûre de les retrouver. Pour autant, je
m'invente une nouvelle vie, une nouvelle carrière, sans toutefois
renoncer aux repères antérieurs qui ont l'énorme avantage d'être
réels. Des fois, j'imagine que l'expérience va tellement nous
séduire, que nous allons repartir : deux ans au Brésil, trois
ans en Chine ou au Japon quand le dragon de Fukushima se sera
rendormi.
Les premiers rebonds. Je n'ai que
peu le temps de me projeter, tant je suis submergée par le
quotidien. Je pense que c'est aussi une manière d'éviter le sujet.
Mais, les nuits de réveils matinaux m'invitent à me construire des
projets nouveaux : ouvrir un cabinet à mon retour, faire un
master recherche, écrire, mais aussi sur place travailler même
bénévolement avec les bébés, les autistes, ou travailler par
internet : je suis sûre qu'il y des personnes qui ne peuvent
pas se déplacer pour voir un psychologue, alors pourquoi ne pas
mettre à profit les nouvelles technologies ?
Il y a aussi l’intérêt que les
autres portent à ce qui n'est encore que les balbutiements d'une
nouvelle vie. Une de mes collègues me livrera le jour de nos aux
revoirs, qu'elle m'envie et qu'elle voudrait être à ma place. En
même temps, tous invariablement me demandent ce que je vais faire,
comme si le vide était impossible, effrayant. Ce que je vais faire ?
RIEN. Le milieu de la vie est une étape importante, je ne vais pas
risquer de me la faire voler en m'agitant dans tous les sens, au
risque de le regretter dans les années futures. En fait, je veux
prendre le temps de savoir ce que je veux vraiment faire, car au-delà
de ce que je ferrai aux États-unis, c'est vraiment, une étape qui
peut marquer un tournant.
Ce qui est aussi très important,
ce sont les marques d'amitié et les remerciements professionnels. Je
n'ai jamais eu autant de témoignages de la qualité de mon travail
que depuis que j'ai dit que j’allais le suspendre. C'est au
crépuscule de notre vie, que la lumière est la plus vive !
1 commentaire:
je viens de réaliser une coïncidence: alors que vendredi 7 juin 2013, un flach back est publié sur la décisison de l'expatriation, le lendemain 8 juin 2013, nous nous embarquons pour nos premières vacances en... France. Une page vient de se tourner!
A tous ceux que nous allons bientôt revoir, je vous dis :"le chemin peut être long, la route étroite, les embuches ne pas manquer mais jamais nous ne cesserons de poursuivre nos destins. Aujourd'hui, c'est celui de vous retrouver!!!"
Coleen
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