Et voila, notre voyage se termine. Bien sur, il y aurait encore à dire sur notre réinstallation complète en France et ses soubresauts, mais nous voila déjà happés par d'autres aventures. Alors, je vous souhaite juste de bonnes fêtes de fin d'année : "apprend comme si tu devais vivre toujours, et vis comme si tu devais mourir demain"...

vendredi 7 juin 2013

La décision : un tsunami dans un verre d'eau


J - 1 ans. La décision : un tsunami dans un verre d'eau.

Parfois, c'est dans les toilettes d'un bungalow que des grandes décisions se prennent. Je m'amuse à penser que c'est sans doute là aussi (dans les toilettes, pas dans le bungalow !) qu'Ulysse a imaginé la construction du cheval de Troie, que Christophe Colomb a organisé son voyage vers les Indes, que Napoléon a construit sa bataille d'Austerlitz, que le général De Gaulle a écrit son appel du 18 juin... Pour nous, ce sera l'appel du large : les États-Unis. Nous avions le choix au départ. La Suède n'était pas une proposition valable, même si elle était la plus prometteuse pour Kris. Je ne suis pas prête à apprendre le suédois, je n'aime pas le froid, et le dépaysement n'est pas des plus exotiques. Pour l'exotisme, il y avait le Brésil. Mais vu que Kris devait partir 6 mois avant nous, ma confiance dans les Brésiliennes à la recherche d'une vie meilleure est limitée. Il y avait aussi l'Inde, mais avec un enfant, nous n'étions pas très sûrs de la prise en charge médicale, des écoles, des normes d'hygiène... Le Japon était une autre option qui nous aurait bien tentés pour le dépaysement, le changement de culture tout en gardant des repères occidentaux (normes d'hygiène, de santé publique...). Mais, il a fallu renoncer à cause d'un tsunami dévastateur... Les Japonais n'ont pas de chance avec le nucléaire, leur histoire se répète douloureusement. Mais ce sont les hommes en général qui ne savent pas tirer des leçons de leur passé. Combien de Fukushima faudra-t-il pour que l'homme réagisse ? Les Indiens ont une devise : « nous n'héritons pas de la terre de nos ancêtres, nous l'empruntons à nos enfants », ils vont être contents nos enfants, de la terre qu'on leur laisse !

Afin de nous préparer à cette expérience quelque peu inhabituelle, l'entreprise nous à proposer de participer à une journée de formation sur l'expatriation. Premier défi, trouver une date qui soient compatibles avec nos trois agendas (le mien, celui de Kris et celui de Flore qui même si elle ne participe pas à la journée, doit pouvoir trouver une occupation ce jour-là). Ce sera pendant les vacances de Noël. Nous évoquerons beaucoup la culture américaine, leur manière de fonctionner et l'adaptation à un nouveau mode de vie. Il sera question de comment concilier nos deux approches de vie pour, sans doute trouver une troisième voie : celle de l'adaptation sans le renoncement à ce que nous sommes. J'ai trouvé particulièrement intéressant de comprendre comment l'éducation fonctionne, mais aussi les relations dans l'entreprise. L'expatriation est aussi un vrai défi pour la famille, le couple dans lequel chacun ne part pas pour les mêmes raisons. Nous voilà près pour commencer le processus.

L'annonce à nos proches : une telle annonce est toujours difficile. D'abord à la famille, qui malgré leur joie pour nous, sont tristes de penser qu'ils ne vont plus nous voir aussi souvent. Aux amis ensuite : nous avions pris des habitudes ensemble qu'il nous faudra suspendre (mâchons réguliers, activités en commun, fêtes régulières...). Ce qu'il y a de bien avec la famille ou les amis, c'est qu'on peut se lâcher et pleinement profiter. Il y a vraiment quelques soirées que je ne suis pas prête d'oublier... « Quand révérais-je, mon petit village ? …. et en quelle saison ? ». Et, enfin au travail : un vrai faux départ. Je décide de demander un congé sabbatique. Le sabbat c'est le repos bien mérité après une semaine de durs labeurs. C'est aussi un temps réservé à la méditation. Je pense que cela s'applique bien à ma situation. De plus, je ne suis pas prête à renoncer à cette part de ma vie qui est autant une ressource financière que narcissique. De même, dans ce travail, je suis bien, j'ai l'impression de contribuer à la qualité d'un service rendu, je n'en ai pas encore fait le tour. Mes amis, mes frères, « nous n'irons plus au bois ensemble, les lauriers sont coupés »... 

Les premières pertes collatérales. Le panier bio sera la première victime. J'y tenais à ce panier, même si certaines semaines, je me demandais bien comment cuisiner ces légumes étranges. Je ne suis pas, il faut l'avouer, une fine cuisinière, c'est là mon moindre défaut. C'est pourquoi, sans doute je n'aime pas passer du temps à éplucher les légumes. Mais le panier, cela ouvre de nouveaux horizons, c'est une invitation au voyage, surtout dans le temps avec tous ces légumes anciens : topinambours, panais, tomates des origines, pomme de terre de Parmentier... c'est un monde ouvert sur les saveurs. Le goût des produits cultivés par le panier est incomparable : c'est le goût du bio.
Et puis, il y a aussi tous ces petits trucs et astuces chèrement acquis : fraises au champ, intermarché drive, le citro-tonic, les conseils des collègues pour garder les chaussettes blanches (ici aux États-Unis les machines à laver tournent 45 minutes, alors pour garder les chaussettes blanches, il vaut mieux les acheter colorées !), les huiles essentielles et le propolis pour tous les maux... Il ne faut pas oublier non plus les spécialités locales que nous sommes sûres de ne pas retrouver : la raclette, le rosée pamp, le hammam, le marché... Ce qui est drôle, c'est que je m'inquiète des produits alimentaires que nous allons trouver alors que je connais déjà les États-Unis et que c'est un pays plutôt développé question alimentation : comment vont être les légumes, les fruits ? Est-ce que l'on trouve du poisson frais ? La viande sera-t-elle aux hormones ? J'ai aussi une forte inquiétude sur les repas à préparer pour Flore. Je n'imagine pas qu'il y ait une cantine, en fait il y a bien un repas prévu par le County mais on va s'abstenir. Serais-je contaminée par la peur typiquement française de la malbouffe ou simplement la crainte de ne pas retrouver les produits auxquels on est attaché ? Je pense avec le recul que c'est tout simplement le transfert d'inquiétudes sur ce qui est palpable plutôt que de se confronter à l'angoisse du changement intérieur, des pertes qui y sont liées. Toute situation de changement personnelle confronte à des pertes et des renoncements psychiques, personnels. Il est plus facile de voir ce qui sera perdu que ce qui sera à gagner car c'est à venir. Alors, en attendant, je transfère mes peurs, mes doutes.

J'ai quand même fait la provision de ce que je veux être sûre d'avoir : huiles essentielles, citro tonic et propolis (je ne sais plus nous soigner autrement !), de savons naturels sans tout ce qui tue la peau en même temps que les microbes. Je me rassure en gardant ce que j'ai de plus précieux pour notre santé : ils vont être bien étonnés à la douane s'ils veulent ouvrir la valise...

Ce qui sera sans doute pour moi le plus difficile à envisager, sera l'idée de quitter mes amis, ma famille, mon travail. Tous, me nourrissent et me garantissent mon équilibre. Je veux être sûre de les retrouver. Pour autant, je m'invente une nouvelle vie, une nouvelle carrière, sans toutefois renoncer aux repères antérieurs qui ont l'énorme avantage d'être réels. Des fois, j'imagine que l'expérience va tellement nous séduire, que nous allons repartir : deux ans au Brésil, trois ans en Chine ou au Japon quand le dragon de Fukushima se sera rendormi.

Les premiers rebonds. Je n'ai que peu le temps de me projeter, tant je suis submergée par le quotidien. Je pense que c'est aussi une manière d'éviter le sujet. Mais, les nuits de réveils matinaux m'invitent à me construire des projets nouveaux : ouvrir un cabinet à mon retour, faire un master recherche, écrire, mais aussi sur place travailler même bénévolement avec les bébés, les autistes, ou travailler par internet : je suis sûre qu'il y des personnes qui ne peuvent pas se déplacer pour voir un psychologue, alors pourquoi ne pas mettre à profit les nouvelles technologies ?

Il y a aussi l’intérêt que les autres portent à ce qui n'est encore que les balbutiements d'une nouvelle vie. Une de mes collègues me livrera le jour de nos aux revoirs, qu'elle m'envie et qu'elle voudrait être à ma place. En même temps, tous invariablement me demandent ce que je vais faire, comme si le vide était impossible, effrayant. Ce que je vais faire ? RIEN. Le milieu de la vie est une étape importante, je ne vais pas risquer de me la faire voler en m'agitant dans tous les sens, au risque de le regretter dans les années futures. En fait, je veux prendre le temps de savoir ce que je veux vraiment faire, car au-delà de ce que je ferrai aux États-unis, c'est vraiment, une étape qui peut marquer un tournant.
Ce qui est aussi très important, ce sont les marques d'amitié et les remerciements professionnels. Je n'ai jamais eu autant de témoignages de la qualité de mon travail que depuis que j'ai dit que j’allais le suspendre. C'est au crépuscule de notre vie, que la lumière est la plus vive !

1 commentaire:

coleen a dit…

je viens de réaliser une coïncidence: alors que vendredi 7 juin 2013, un flach back est publié sur la décisison de l'expatriation, le lendemain 8 juin 2013, nous nous embarquons pour nos premières vacances en... France. Une page vient de se tourner!
A tous ceux que nous allons bientôt revoir, je vous dis :"le chemin peut être long, la route étroite, les embuches ne pas manquer mais jamais nous ne cesserons de poursuivre nos destins. Aujourd'hui, c'est celui de vous retrouver!!!"
Coleen