Deuxième semaine (suite)
Nous voilà enfin revenus au 21 siècle : nous
avons la TV qui fonctionne, elle a enfin accédé à la notoriété.
108 chaînes sur 156 possibles. Nous avons le choix entre les news,
les pubs, les prêches, les pubs, les kg à perdre, les pubs, les
séries, les pubs, le sport, les pubs... En moyenne, les pubs passent toutes les 10 minutes... Vous français qui n'avez
plus de publicité après 20 heures sur les chaînes publiques, vous
ne connaissez pas votre bonheur... Encore que pour apprendre une
langue, les publicités sont un bon moyen : le message est
simple, les répétitions nombreuses, la prononciation toujours
distingue, l'image est explicative. Le seul problème, c'est le
manque d'intérêt. Ce ne sera pas moins intéressant que les cours
d'anglais que j'ai suivis adolescente, mais là au moins l'accent
sera bon ! Comme il y a beaucoup de chaînes en espagnol, je
vais pouvoir réviser quelques notions dans cette langue aussi.
Pratiquer l'anglais en continue demande une forte
attention et mobilise beaucoup d'énergie. Mais, parfois, ce n'est
pas l'anglais qui est difficile à comprendre, c'est tout simplement
le français peu articulé, lorsque l'on est fatigué, lorsque en
famille on fait moins d'efforts. Un matin, il y a eu cette
interprétation insolite mais savoureuse : le «tu voudras des
œufs au bacon ? » se transformera en «y'a un tiroir qui
déconne. ». C'est pourquoi depuis, lorsque le canal de
communication entre nous est brouillé, plutôt que de demander à
l'autre de répéter nous disons « y'a un tiroir qui déconne »,
ce qui permet de mettre l'accent sur le canal plutôt que sur le
volume.
Flore s'adapte bien à l'usage de cette nouvelle langue.
Elle fait avec ce qu'elle connaît déjà et cela lui suffit. Les
règles de grammaire sont partielles, les mots parfois francisés,
mais le tout fonctionne pour jouer avec sa nouvelle amie. Elle
continue généralement à me parler en anglais après être revenue.
Quant à moi, j'ai du mal à me détacher de mes complexes
linguistiques. Je veux parler bon anglais, avec bon accent. Il est
vrai que la situation d'expatriation nous confronte déjà à une
position de régression dans un bon nombre de situations : pour
faire les démarches habituelles, David est là et je ne me sens pas
à la hauteur, dans les magasins, sur la route lorsque les paysages
s'obstinent à se confondre et nous font perdre le chemin ou tout
simplement pour proposer un échange un peu plus varié que
l'invariable attrait de l'étranger... Alors, je mets un point
d'honneur à parler l'anglais le mieux possible pour ouvrir la
discussion sur des sujets intéressants. Malheureusement pour moi,
l'anglais ne m'est pas naturel. Lorsque je veux apprendre de nouveaux
mots, des tournures de phrases, les concordances des temps, je dois
le faire à la manière la plus rébarbative : l'apprentissage
mécanique. Pour l'anglais, ma mémoire est visuelle, je ne peux
mémoriser les mots que si je les vois écrits. Les entendre ne
suffit pas. Alors pour bien faire, il faudrait que je me pose à mon
bureau et que je bosse. Qui a dit « tu apprendras l'anglais
dans la douleur » ?
Pour continuer l'intégration, je dois aller faire ma
carte de sécurité sociale. Ici, c'est plus un document
indispensable pour exister, pas pour se faire rembourser ses frais
médicaux. C'est le sésame pour le permis de conduire, pour le
travail, pour toutes démarches administratives. Je dois
préalablement remplir un document officiel. Je suis surprise de
devoir indiquer ma race ou mon ethnie. J'ai le choix entre
Asiatiques, Américains d'Asie ou des îles Pacifique ;
Hispaniques ; noirs mais pas Hispaniques ; Indiens
Américains ou natifs d'Alaska ; et enfin blancs mais pas
Hispaniques. Ce ne serait pas possible un instant en France de
demander très officiellement de tels renseignements. Je suppose
qu'ici, ces renseignements sont à l'usage de statistiques ethniques
et pas pour monter un fichier de renseignements. Le racisme ne naît
pas de la re-connaissance des différentes races et ethnies, mais
plutôt de leur mé-connaissance.
Sur les questions de différences, il est possible d'évoquer Down town,
qui est
le centre de la ville, mais c'est plutôt un quartier populaire,
moins bien entretenu, où
vivent de nombreux noirs et hispaniques. Les centres-villes,
en général,
ne sont pas des lieux de vie valorisés. C'est sans doute pour cela
qu'on les appelle « down ».
Très rapidement on comprend que down town
est à éviter. Le cœur de la ville n'est pas ce qui la fait battre
son rythme. Pourtant, c'est là qu'il y aura la nouvelle
bibliothèque, qu'il y a le centre de spectacle, l'office du tourisme, un parc
des plus agréables et les musées. Mais on y vient sans y rester.
D'ailleurs, l'ambiance n'invite pas à la flânerie. Les maisons dans
l'ensemble sont moins entretenues, les rues sont plus sales, les
poubelles débordantes. Les gens sont souvent dehors sur le
trottoirs, assis à discuter, avec de la musique forte. La mixité
n'est pas de mise. Et pourtant, juste à l'entrée de la ville, il y
a un quartier de vieilles maisons de style colonial, souvent en
restauration, ou bien entretenues avec de grands jardins, des statues
en pierre bordent les allées. Il y a eu un temps où il faisait bon
vivre down town.
L'intégration, c'est une chose, mais les vacances c'est
une valeur sûre ! Je me décide enfin à organiser nos vacances
pour... la semaine suivante. Les vacances n'ont pas été au cœur de
mes préoccupations ces derniers temps, et pourtant nous sommes très
attachés à nos vacances en France. Ici, j'ose à peine dire que
j'ai 11 semaines en tout car sinon ils nous prendraient pour des
fainéants, et j'ai à cœur de donner une bonne image des Français.
Tout n'est que question de rythme : le rythme français est
tellement dense qu'il nous faut bien à chaque fois une semaine de
récupération avant de profiter de nos vacances. Ici les journées
sont plus courtes, et selon les statistiques la productivité en
France est semble-t-il meilleure. En tout cas, je trouve qu'ils
s'agitent souvent un peu dans tous les sens pour peu de choses. La
facilité pour les courses et l'amplitude horaire des magasins ne les
rendent pas très organisés, ce qui fait qu'ils vont souvent dans la
même journée faire plusieurs fois la même chose.
Nous avons eu envie de retrouver le goût du français
pour nos vacances : Shakespeare contre Molière. Nous prévoyons
de passer deux jours complets à NYC, puis direction trois rivières
entre Montréal et Québec. Une petite halte dans le parc de la
Mauricie avec visite du village bûcheron. Puis la ville de Québec
pour trois jours avec une pause au village Val Cartier qui est un
grand parc aquatique. Enfin, direction lac St Jean avec le Zoo de St
Félicien et retour sur le St Laurent pour voir les baleines. J'ai un
peu du mal à évaluer les distances mais je soupçonne que cela fera
beaucoup. Pour plus de souplesse, nous prévoyons seulement le
couchage dans les villes, puis nous aviserons sur place. Je me suis
aussi enfin décidée à reprendre contact avec Cristal qui selon mes
souvenirs doit vivre entre NYC et Montréal. Je l'avais rencontrée
lors de mon premier séjour à NYC, et nous étions devenues très
amies. Ce serait trop bête de ne pas profiter de l'occasion, car
même si on est plus proche et dans le même pays, le Connecticut est
à 6 heures de route. Je lui envoie donc un mail aux deux adresses
que j'ai conservées. Le lendemain, elle me répond et serait
vraiment très heureuse de me revoir et de rencontrer ma famille.
Tout est si simple comme au bon vieux temps quand elle m'hébergeait
à NYC ! Quand je pense que je n'ai pas répondu lorsqu'elle a
fait part dans un mail collectif à son mariage. Il y avait déjà
des années que nous ne nous étions pas revues et le temps avait
commencé à éteindre la lumière des souvenirs. Mais, internet
ranime la flamme et son message me transporte dans un passé
insouciant, plein de nonchalance et de tranquillité de vie. Je reste
longtemps à lire son message, ils sont de ceux qui vous tiennent
éveillés car ils sont simplement la marque que tout ce qui a été
vécu avant ne l'a pas été inutilement !
1 commentaire:
Pour une fois, pour UNE fois, je peux dire que j'ai vraiment déconnecté pendant mes vacances! ces 2 semaines m'ont paru un mois! Je n'ai pas l'habitude, en général, après la 1ere semaine d'adaptation, la deuxieme passe trop vite. Au risque de me rajouter à la catégorie "fainéant", la reprise n'en est que plus difficile. Alors avec cette lecture, j'ai l'impression de prolonger encore un peu la grande évasion. Merci pour ça ;-)
Le nouveau visage du blog est très agréable, la présentation des textes, la fluidité, les photos.
à la semaine prochaine!!!
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