J'ai
musclé ma machoire à macher du chewing gum toute le journée pour
avoir une haleine respectable ; j'ai musclé mes fessiers à
rester debout toute une classe (6 classes par jours) ; j'ai
appris à parler fort pour me faire entendre par des étudiants qui
pouvaient parler plus fort que moi ; j'ai appris à utiliser des
technologies qui ne m'étaient pas très familières (j'ai beaucoup
aimé présenter mes cours sur power point) ; j'ai appris à
manger le repas de midi à 10:40 ; j'ai appris à m'organiser
pour ne rien oublier (12 classes, 260 élèves, des corrections, des
élèves qui veulent refaire le test qu'ils ont ratés et j'ai évité
les devoirs à la maison qui revenaient pour plus de la moitié
jamais...) ; j'ai appris à détester faire des corrections ;
j'ai appris à apprécier les longs après-midi (je termine à 14h30
auprès des élèves, et même s'il reste du travail, l'après-midi
est long) ; j'ai appris à compter les jours qui restaient avant
la fin de l'année ; j'ai confirmé que ce qui compte dans les
rencontres ce n'est pas l'origine de chacun, l'âge, mais c'est de
partager les mêmes valeur ; j'ai appris à me lever le matin en
me disant « one
more day in Paradis »,
ou un jour de plus au paradis ; j'ai su ce que c'était d'aller
travailler tous les matins en ne voulant pas y aller... Mais ce qu'il
restera de tout cela, ce sont des élèves vraiment extraordinaires
avec pourtant parfois des vies difficiles (cela a été un honneur
d'être votre enseignante, comme je l'écrirai dans leur year
book),
des collègues qui m'ont vraiment aidée, des journées à parler
anglais en continue, un espagnol rafraichi, un français sans faute
(pour cela ce n'est pas encore gagné, car mes fautes à moi elles
ont du sens !!!) : je n'aurai au moins pas perdu mon temps.
J'ai
aussi élaboré un kit de survie pour prof de langues, debutant en
zone difficile aux US :
-
faire la chase aux odeurs, être toujours impecable, mais ne pas
attendre la réciproque auprès des élèves.
-
ne pas fonder trop d'espoir sur l'intérêt pour les langues
étrangères aux USA (combien d'élèves vont un jour s'en servir ?
En Europe, à trois heures de chez soi, on est bien souvent dans un
pays qui ne parle plus la même langue que nous ! Alors cela
change la perspective des langues étrangères).
-
avoir une bonne santé physique et mentale, avoir des lieux
ressources à l'exterieur de l'école
-
toujours avoir en tête que quoique l'on fasse, ce n'est jamais bien.
En fin d'année, à leur demande je les ai fait regarder tintin, mais
ce jour là, pour certains cela n'allait pas ; j'ai voulu
organiser un échange de nourriture internationale, encore une fois à
leur demande, j'ai été la seule (à part une autre élève dans une
classe) à apporter quelque chose. Alors, l'important c'est au moins
de se faire plaisir et de se concentrer sur les élèves pour qui
tout est toujours bien (heureusement, il y en a quelque uns). Mais ce
n'est pas facile.
Il
y a une classe d'espagnol avec laquelle j'ai pris du plaisir à
travailler et pourtant elle présentait des facteurs à risque : 30
élèves (le maximum possible dans ma petite salle), 7th grade (5ème
qui ont vraiment expérimenter leur pouvoir sans avoir encore touché
les limites), Espagnol (j'ai longtemps résistée à ne pas
stygmatiser les classes d'espagnol au profit de celle de français,
mais il faut bien se rendre à l'évidence : pour un américain
de collège, de surcroit à Hagerstown, choisir français plutôt
qu'espagnol, cela indique déjà des choses sur votre personnalité
et votre comportement, même si j'ai relativisé cette notion avec
certains d'entre eux). C'était il est vrai assez bruyant, mais la
plupart travaillaient, étaient respectueux, polis, et pour ceux qui
testaient les limites, il suffisait de quelques rappels à l'ordre.
Des fois je me suis mise à rêver que si j'avais eu le pouvoir de
multiplier les classes, comme en son temps il avait été possible de
multiplier les pains, c'est celle-ci qui aurait servie de modele. Il
y a eu aussi une classe de 8ème de français et pour les 6ème, il y
a toujours eu une classe parmis 4 avec laquelle c'était plus
interessant de travailler. 3 classes sur 12, imaginer mes journées...
Et
sinon, j'ai eu à me battre pour faire respecter les règles de
base : ne pas parler en même temps que vous ou qu'un autre
élève, avoir un ton de voix assez bas pour ne pas déranger les
autres, ne pas prendre sans autorisation (y compris dans mes
affaires), demander pour quelque chose (un papier crayon, aller aux
toilettes), ne pas s'endormir en cours, travailler pour espérer
apprendre quelque chose, venir avec au minimum un crayon à papier
(en 6ème, j'ai même gardé leur dossier dans la classe pour être
sure qu'il le retrouve à la classe suivante, mais cela aurait pu
être vrai pour certains 5ème et 4ème)... Je me suis battue pour
expliquer des notions de français ou d'espagnol tant la classe était
bruyante. Il y a les élèves qui ne tiennent pas en place et qui
demandent sans arrêt quelque chose, en intérrompant le cours de la
classe par leur insistance «
I need to go to the bathroom, it is an emergency, I am going to pee
my pants =
je
dois aller aux toilettes, c'est une urgence, je vais faire pipi dans
mon pantalon »,
et lorsque vous maintenez fermement le non car l'élève a vraiment
trop abusé, à la sonnerie de la fin de la classe, comme par
enchantement il n'a plus du tout envie et ne se rend même pas aux
toilettes... D'autre part, j'ai rapidemment compris que si je donnais
les notes qui correspondent à leurs réalisations, leur travail, un
bon nombre ne réussiront pas à dépasser 70 % (minimum pour
passer votre classe). En même temps, ils n'écoutent absolument pas
en classe, ne participent pas, jettent par terre les documents que
vous leur donner, donc rien de surprenant à leurs résultats. Mais
voilà, vous pouvez vous retrouver avec un mail qui vous demande
d'accompagner pendant votre temps de préparation les élèves qui
par ailleurs dans les autres classes passent. Mais pendant mon temps
de préparation je n'ai pas envie de me retrouver à faire rattrapper
à des élèves qui ne s'intéressent d'aucune manière à votre
enseignement. Combien de fois je me suis demandée comment ils
s'étaient retrouvés là, alors que les langues ne sont pas
obligatoires après la 5ème, mais il faut que chaque élève soit
occupé et comme très souvent ces même élèves ne s'intéressent
pas plus à la musique, le chant, l'art, ils se sont retrouvés en
langue un peu par hasard. Et l'ironie, c'est que en même temps, les
consignes de l'enseignement des langues, c'est de ne parler que la
langue étrangère et de demander aux élèves d'apprendre des
phrases pour faire des demandes :
¿
puerdo
ir al bano por favor ?(est-ce
que je peux aller aux toilettes?), en immersion complète comme lors
de l'apprentissage de la langue maternelle. Mais pour expliquer les
adverbes, je ne suis pas sûre que le français aurait suffit,
d'autant que leur connaissance de la grammaire est très limitée (la
notion de sujet et de verbe c'est déjà une autre langue, ce qui ne
rend pas l'enseignement de la conjugaison très aisée).
Cela
a vraiment été une expérience difficile car je ne suis pas faite
pour être prof de collège. En même temps, je suis arrivée avec
quelques boulets au pied :
-
la prof précédente a démissionné et leur a laissé entendre que
c'était de leur faute.
-la
prof de l'année précédente avait été fort appréciée.
-
mon espagnol était un peu rustique et mon anglais parfois hésitant.
-
un collège, c'est la période de vie pour les élèves qui
correspond à la découverte de leur pouvoir sans en avoir encore
pleinement mesurer les limites. Et puis aussi, ils ont bien d'autres
préoccupations que celle d'apprendre les règles de grammaire.
-
quelques élèves avaient à cœur de me faire craquer, sans doute
pour expérimenter leur pouvoir, et sans doute aussi pour masquer
leur propre impuissance dans la vie (il y avaient quelques situations
vraiment effrayantes).
-
une zone difficile : systématiquement, lorsque les gens me
demandaient où je travaillais, leur réflexe à l'énoncer du nom du
collège était de me plaindre !!!
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