Et voila, notre voyage se termine. Bien sur, il y aurait encore à dire sur notre réinstallation complète en France et ses soubresauts, mais nous voila déjà happés par d'autres aventures. Alors, je vous souhaite juste de bonnes fêtes de fin d'année : "apprend comme si tu devais vivre toujours, et vis comme si tu devais mourir demain"...

vendredi 19 septembre 2014

One more day in paradise = un autre jour au paradis (first part)

J'ai musclé ma machoire à macher du chewing gum toute le journée pour avoir une haleine respectable ; j'ai musclé mes fessiers à rester debout toute une classe (6 classes par jours) ; j'ai appris à parler fort pour me faire entendre par des étudiants qui pouvaient parler plus fort que moi ; j'ai appris à utiliser des technologies qui ne m'étaient pas très familières (j'ai beaucoup aimé présenter mes cours sur power point) ; j'ai appris à manger le repas de midi à 10:40 ; j'ai appris à m'organiser pour ne rien oublier (12 classes, 260 élèves, des corrections, des élèves qui veulent refaire le test qu'ils ont ratés et j'ai évité les devoirs à la maison qui revenaient pour plus de la moitié jamais...) ; j'ai appris à détester faire des corrections ; j'ai appris à apprécier les longs après-midi (je termine à 14h30 auprès des élèves, et même s'il reste du travail, l'après-midi est long) ; j'ai appris à compter les jours qui restaient avant la fin de l'année ; j'ai confirmé que ce qui compte dans les rencontres ce n'est pas l'origine de chacun, l'âge, mais c'est de partager les mêmes valeur ; j'ai appris à me lever le matin en me disant « one more day in Paradis », ou un jour de plus au paradis ; j'ai su ce que c'était d'aller travailler tous les matins en ne voulant pas y aller... Mais ce qu'il restera de tout cela, ce sont des élèves vraiment extraordinaires avec pourtant parfois des vies difficiles (cela a été un honneur d'être votre enseignante, comme je l'écrirai dans leur year book), des collègues qui m'ont vraiment aidée, des journées à parler anglais en continue, un espagnol rafraichi, un français sans faute (pour cela ce n'est pas encore gagné, car mes fautes à moi elles ont du sens !!!) : je n'aurai au moins pas perdu mon temps.

J'ai aussi élaboré un kit de survie pour prof de langues, debutant en zone difficile aux US :
- faire la chase aux odeurs, être toujours impecable, mais ne pas attendre la réciproque auprès des élèves.
- ne pas fonder trop d'espoir sur l'intérêt pour les langues étrangères aux USA (combien d'élèves vont un jour s'en servir ? En Europe, à trois heures de chez soi, on est bien souvent dans un pays qui ne parle plus la même langue que nous ! Alors cela change la perspective des langues étrangères).
- avoir une bonne santé physique et mentale, avoir des lieux ressources à l'exterieur de l'école
- toujours avoir en tête que quoique l'on fasse, ce n'est jamais bien. En fin d'année, à leur demande je les ai fait regarder tintin, mais ce jour là, pour certains cela n'allait pas ; j'ai voulu organiser un échange de nourriture internationale, encore une fois à leur demande, j'ai été la seule (à part une autre élève dans une classe) à apporter quelque chose. Alors, l'important c'est au moins de se faire plaisir et de se concentrer sur les élèves pour qui tout est toujours bien (heureusement, il y en a quelque uns). Mais ce n'est pas facile.

Il y a une classe d'espagnol avec laquelle j'ai pris du plaisir à travailler et pourtant elle présentait des facteurs à risque : 30 élèves (le maximum possible dans ma petite salle), 7th grade (5ème qui ont vraiment expérimenter leur pouvoir sans avoir encore touché les limites), Espagnol (j'ai longtemps résistée à ne pas stygmatiser les classes d'espagnol au profit de celle de français, mais il faut bien se rendre à l'évidence : pour un américain de collège, de surcroit à Hagerstown, choisir français plutôt qu'espagnol, cela indique déjà des choses sur votre personnalité et votre comportement, même si j'ai relativisé cette notion avec certains d'entre eux). C'était il est vrai assez bruyant, mais la plupart travaillaient, étaient respectueux, polis, et pour ceux qui testaient les limites, il suffisait de quelques rappels à l'ordre. Des fois je me suis mise à rêver que si j'avais eu le pouvoir de multiplier les classes, comme en son temps il avait été possible de multiplier les pains, c'est celle-ci qui aurait servie de modele. Il y a eu aussi une classe de 8ème de français et pour les 6ème, il y a toujours eu une classe parmis 4 avec laquelle c'était plus interessant de travailler. 3 classes sur 12, imaginer mes journées...
Et sinon, j'ai eu à me battre pour faire respecter les règles de base : ne pas parler en même temps que vous ou qu'un autre élève, avoir un ton de voix assez bas pour ne pas déranger les autres, ne pas prendre sans autorisation (y compris dans mes affaires), demander pour quelque chose (un papier crayon, aller aux toilettes), ne pas s'endormir en cours, travailler pour espérer apprendre quelque chose, venir avec au minimum un crayon à papier (en 6ème, j'ai même gardé leur dossier dans la classe pour être sure qu'il le retrouve à la classe suivante, mais cela aurait pu être vrai pour certains 5ème et 4ème)... Je me suis battue pour expliquer des notions de français ou d'espagnol tant la classe était bruyante. Il y a les élèves qui ne tiennent pas en place et qui demandent sans arrêt quelque chose, en intérrompant le cours de la classe par leur insistance «  I need to go to the bathroom, it is an emergency, I am going to pee my pants = je dois aller aux toilettes, c'est une urgence, je vais faire pipi dans mon pantalon », et lorsque vous maintenez fermement le non car l'élève a vraiment trop abusé, à la sonnerie de la fin de la classe, comme par enchantement il n'a plus du tout envie et ne se rend même pas aux toilettes... D'autre part, j'ai rapidemment compris que si je donnais les notes qui correspondent à leurs réalisations, leur travail, un bon nombre ne réussiront pas à dépasser 70 % (minimum pour passer votre classe). En même temps, ils n'écoutent absolument pas en classe, ne participent pas, jettent par terre les documents que vous leur donner, donc rien de surprenant à leurs résultats. Mais voilà, vous pouvez vous retrouver avec un mail qui vous demande d'accompagner pendant votre temps de préparation les élèves qui par ailleurs dans les autres classes passent. Mais pendant mon temps de préparation je n'ai pas envie de me retrouver à faire rattrapper à des élèves qui ne s'intéressent d'aucune manière à votre enseignement. Combien de fois je me suis demandée comment ils s'étaient retrouvés là, alors que les langues ne sont pas obligatoires après la 5ème, mais il faut que chaque élève soit occupé et comme très souvent ces même élèves ne s'intéressent pas plus à la musique, le chant, l'art, ils se sont retrouvés en langue un peu par hasard. Et l'ironie, c'est que en même temps, les consignes de l'enseignement des langues, c'est de ne parler que la langue étrangère et de demander aux élèves d'apprendre des phrases pour faire des demandes : ¿ puerdo ir al bano por favor ?(est-ce que je peux aller aux toilettes?), en immersion complète comme lors de l'apprentissage de la langue maternelle. Mais pour expliquer les adverbes, je ne suis pas sûre que le français aurait suffit, d'autant que leur connaissance de la grammaire est très limitée (la notion de sujet et de verbe c'est déjà une autre langue, ce qui ne rend pas l'enseignement de la conjugaison très aisée).

Cela a vraiment été une expérience difficile car je ne suis pas faite pour être prof de collège. En même temps, je suis arrivée avec quelques boulets au pied :
- la prof précédente a démissionné et leur a laissé entendre que c'était de leur faute.
-la prof de l'année précédente avait été fort appréciée.
- mon espagnol était un peu rustique et mon anglais parfois hésitant.
- un collège, c'est la période de vie pour les élèves qui correspond à la découverte de leur pouvoir sans en avoir encore pleinement mesurer les limites. Et puis aussi, ils ont bien d'autres préoccupations que celle d'apprendre les règles de grammaire.
- quelques élèves avaient à cœur de me faire craquer, sans doute pour expérimenter leur pouvoir, et sans doute aussi pour masquer leur propre impuissance dans la vie (il y avaient quelques situations vraiment effrayantes).
- une zone difficile : systématiquement, lorsque les gens me demandaient où je travaillais, leur réflexe à l'énoncer du nom du collège était de me plaindre !!!

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